
Longtemps dominée par des méthodes traditionnelles, l’agriculture africaine vit aujourd’hui une profonde transformation. Poussée par l’urgence climatique, la pression démographique et la nécessité de souveraineté alimentaire, cette modernisation s’appuie sur l’innovation, la formation des agriculteurs, l’amélioration des systèmes d’irrigation et l’intégration des nouvelles technologies. Cette révolution silencieuse, portée autant par les États que par les acteurs privés et les jeunes entrepreneurs, pourrait bien redessiner l’avenir du continent.
L’agriculture reste le poumon économique de l’Afrique. Elle emploie plus de 60 % de la population active et contribue jusqu’à 35 % du PIB dans certains pays. Pourtant, les rendements agricoles restent parmi les plus faibles au monde. Le manque d’infrastructures, l’utilisation limitée de la technologie, la dépendance à la pluie, ainsi que le faible accès au crédit freinent les ambitions de sécurité et de développement rural.
LE DÉFI DE L’IRRIGATION EN ZONES ARIDES
Sur les 183 millions d’hectares de terres arables en Afrique subsaharienne, seuls 6 % sont irrigués, selon la FAO (2023). Ce taux très faible rend l’agriculture vulnérable aux sécheresses et aux effets du changement climatique. Des projets d’envergure voient cependant le jour. En Éthiopie, le programme « Small-Scale Irrigation Development Project » a permis de tripler les surfaces irriguées entre 2016 et 2022. Au Maroc, le « Plan Maroc Vert » a introduit plus de 600 000 hectares de systèmes de goutte-à-goutte. L’usage de pompes solaires et de capteurs intelligents pour mesurer l’humidité du sol se démocratise aussi, grâce à la baisse des coûts.
La modernisation de l’agriculture passe aussi par l’humain. De nombreux pays investissent dans la formation des jeunes agriculteurs, avec des programmes agricoles intégrant l’agronomie, le numérique et la gestion d’entreprise. Au Nigeria, l’initiative « Youth Farm Lab » forme des jeunes au « smart farming » et au pilotage de drones agricoles. Au Rwanda, des écoles techniques agricoles permettent l’apprentissage des techniques de culture modernes dès le lycée. Cette montée en compétence est indispensable pour faire émerger une génération d’agriculteurs entrepreneurs.
DES INNOVATIONS AU SERVICE DE LA PRODUCTIVITÉ
La vague l’« AgriTech » déferle sur l’Afrique. Des start-ups développent des solutions adaptées aux réalités locales. Au Kenya notamment, « Twiga Foods » connecte producteurs et détaillants via une application mobile. Au Nigeria, « Zenvus » fournit des capteurs pour analyser l’humidité, les nutriments et recommander des semences optimisées. Pour ce qui de la Zambie, l’on peut évoquer « AgriPredict » qui utilise l’intelligence artificielle pour identifier les maladies des plantes à partir de photos prises avec un simple smartphone. Toutes ces innovations contribuent à réduire les pertes post-récolte, qui s’élèvent à 30 à 50 % selon la Banque mondiale, et à accroître la productivité des exploitations.
En Afrique, il y a lieu de saluer les politiques agricoles qui se veulent plus inclusives. Les États africains commencent à mettre en œuvre des politiques agricoles modernisatrices. Le Programme Détaillé de Développement de l’Agriculture Africaine (PDDAA), porté par l’Union africaine, encourage l’investissement public dans le secteur. Le Nigeria a lancé en 2021 une stratégie nationale de mécanisation agricole, visant à fournir des tracteurs accessibles aux petits exploitants. Mais l’actualité reste un défi : les femmes, qui représentent 60 % de la main-d’œuvre agricole, ont toujours un accès limité à la terre, aux semences améliorées et au crédit.
MODERNISER SANS DÉNATURER: LE DÉFI DE L’AGRICULTURE DURABLE
Moderniser ne doit pas rimer avec dégrader. La question de la durabilité est au cœur de la réflexion agricole en Afrique. L’agroécologie, l’agriculture régénérative et les techniques de conservation des sols sont intégrées dans plusieurs programmes nationaux. Il s’agit de concilier productivité et respect de l’environnement, tout en s’adaptant aux savoirs traditionnels. Le Burkina Faso, par exemple, mise sur la technique du « zaï » modernisé pour reverdir le Sahel.
L’Afrique est à la croisée des chemins. Moderniser son agriculture n’est plus une option, c’est une nécessité vitale pour nourrir une population qui dépassera les 2,5 milliards d’habitants d’ici à 2050. Entre innovations technologiques, formation des jeunes, irrigation intelligente et respect des équilibres écologiques, le continent peut inventer une voie originale, pragmatique et durable vers une agriculture du futur, profondément africaine, mais résolument tournée vers le monde.
Cyrille Kemmegne