L’industrialisation de l’Afrique : Un impératif stratégique oublié

L’Afrique regorge de ressources naturelles, mais elle continue de les exporter à l’état brut, perdant ainsi une grande partie de leur valeur. Dans un contexte mondial instable et concurrentiel, l’industrialisation n’est plus une option mais une nécessité absolue pour asseoir un développement souverain. Il est temps pour elle d’envisager les solutions concrètes pour transformer localement ses propres matières premières, si elle veut véritablement enclencher une nouvelle dynamique économique et éviter ipso facto les pièges qui l’ont toujours nivelée vers le bas.

L’Afrique est au cœur d’un incroyable paradoxe en termes d’industrialisation. Elle est dotée d’énormes richesses naturelles, mais est paradoxalement plongée dans une étonnante pauvreté industrielle. Le continent africain détient environ 30 % des réserves mondiales de ressources minérales, une biodiversité abondante, un immense potentiel agricole et un capital humain jeune. Pourtant,il demeure structurellement dépendante des exportations de matières premières brutes, que ce soit le cacao, le café,le pétrole ou les minerais. Le paradoxe est cruel et pourrait donner froid dans le dos. En 2022 par exemple, l’Afrique a exporté plus de 500 milliards de dollars de matières premières, mais à peine 15 % de ces exportations étaient transformées localement. Le reste revient sous forme de produits finis, à des prix parfois dix fois supérieurs. Résultat des courses : un modèle économique extractif, fragile et peu créateur de richesse pour les populations locales.

URGENCE STRATÉGIQUE D’UNE INDUSTRIALISATION DE L’AFRIQUE

L’industrialisation est bien plus qu’une ambition économique : elle est une question de souveraineté. Face aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, à la montée du protectionnisme et aux défis climatiques, l’Afrique doit construire sa résilience économique. L’urgence s’impose donc à elle de transformer localement ses matières premières. Les retombées d’une telle initiative seraient plurielles. Une transformation locale des matières premières africaines permettrait de créer massivement des emplois qualifiés pour absorber les douze millions de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail, renforcer les recettes fiscales par la création de valeur ajoutée, réduire la dépendance aux importations industrielles qui grèvent les balances commerciales, et surtout, maîtriser ses propres ressources pour ne plus être à la merci des cours mondiaux.

Certains secteurs se prêtent particulièrement bien à une montée en puissance industrielle. C’est le cas de l’agro-industrie. Elle est le premier gisement de transformation. L’Afrique produit 70 % du cacao mondial mais transforme moins de 5 %. La transformation locale du cacao, du manioc, de l’huile de palme ou du maïs permettrait de créer des centaines de milliers d’emplois et d’éviter l’implantation de produits alimentaires transformés. Il en est de même des mines et de la métallurgie. Alors que la RDC fournit près de 60 % du cobalt mondial, essentiel aux batteries électriques, la majorité du minerai quitte le continent sans traitement. Pourtant, des usines locales pourraient affiner, valoriser et créer des composants pour des industries technologiques. S’agissant de l’industrie textile , il y a lieu de souligner que le coton africain, largement exporté brut, pourrait alimenter une chaîne complète de production locale, filature, tissage, confection, etc. De ce point de vue, l’Éthiopie en a déjà fait une priorité stratégique.

DES OBSTACLES STRUCTURELS À SURMONTER

Malgré la prise de conscience qu’il faut somme toute saluer, plusieurs freins entravent cette transformation. L’on peut citer entre autres des transformations énergétiques et logistiques inadéquates, un accès juridique et fiscal instable qui dissuade l’investissement, un système éducatif parfois déconnecté des besoins de l’industrie, et souvent une gouvernance encore fragile ou opaque.

Il existe cependant en Afrique des modèles à suivre. Sur ce continent, certains pays tracent déjà la voie. C’est le cas du Maroc qui a développé une industrie automobile dynamique, attirant Renault, Peugeot et bientôt Tesla. L’Éthiopie n’est pas en reste. Grâce à ses zones économiques spéciales, elle a émergé comme plateforme textile africaine. Et que dire du Rwanda ? Il a lancé la transformation du coltan et la fabrication de smartphones « made in Africa » (Mara phone).

Il est urgent pour tous les autres pays africains de prendre le train de la modernité. Certains chiffres en disent long sur la nécessité de le faire dans l’urgence. Moins de 15 % des exportations africaines sont constituées de produits transformés. L’industrie manufacturière représente environ 10% du PIB africain, contre 23 % en Asie de l’Est. Le continent compte plus de 600 millions d’hectares de terres arables, mais importe encore 40 % de son alimentation. En 2050, l’Afrique comptera 2,5 milliards d’habitants, dont une majorité en âge de travailler. C’est dire si l’industrialisation est aussi une urgence démographique.

L’industrialisation de l’Afrique est une bataille pour l’avenir. Elle exige une vision politique forte, un investissement massif dans le capital humain et une coopération régionale active. Il ne s’agit pas de copier les modèles occidentaux ou asiatiques, mais de forger une voie africaine, fondée sur les atouts locaux, les savoir-faire traditionnels et les ambitions du continent. Car une Afrique qui transforme ce qu’elle produit est une Afrique qui se respecte, qui crée, qui décide  et qui inspire confiance en l’avenir.

Cyrille Kemmegne

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